Premiers mots

Le 27 mars 2017, je lui ai écrit cette lettre. A elle, mais aussi pour moi. Et puis je me suis dit que d'autres pourraient y trouver leur compte : j'ai moi-même cherché de l'aide pour comprendre ce qui nous arrivait, on m'a tendu la main, on m'a écouté, j'ai découvert que toutes ces nouveautés n'en étaient pas du tout pour beaucoup et que ce qui n'était "pas normal" ne l'était que d'un certain point de vue. C'est un début pour ce chapitre de notre histoire...

Nous sommes en couple. Depuis treize ans. Mariés, deux enfants. Une situation professionnelle réussie, des amis, des loisirs à côté, sociaux, ou solitaires. Une vie sexuelle en couple riche et, comment dire… intéressante et satisfaisante. Aucun des deux mots ne me plaît, mais tu vois l'idée. Des fantasmes plein la tête, des souvenirs à chérir aussi, et très peu de frustrations. Même, cerise sur le gâteau, ce pacte passé avec, toi, Éloïse. Le contrat, issu de ces années difficiles après notre mariage, dont je n'ai pas envie, aujourd'hui, d'expliquer la genèse et les raisons d'être.

Chacun a le droit d'avoir des relations sexuelles en dehors du couple, à condition de ne pas en parler à l'autre (ça doit rester secret), de ne pas ramener de bébé ni de maladie, et encore moins de tomber amoureux. Pour le dernier point, nous sommes conscients des risques : qui pourrait prétendre tout contrôler ? Mais nous sommes sûrs de nous. De nous : de notre couple. Et ce n'est pas ce soir que je dirai si j'ai usé de cette liberté, Éloïse, puisque tu liras ce texte.

Finalement, ce n'est pas le plus important. L'essentiel est l'existence de cette liberté. Savoir que tu peux, que je peux, si on en a l'envie et l'opportunité, sans trahir qui que ce soit. Assouvir des fantasmes qui ne nous correspondent pas en tant que couple, s'amuser, juste profiter d'une occasion. Nous pouvons.

Je ne sais pas si tu as profité de cette liberté. Je ne tiens pas à le savoir. Pas aujourd'hui, pas encore, peut-être plus tard. Nous nous réservons cette possibilité, aussi, de changer d'avis. Ensemble.

Mais tout cela nous fait évoluer. Treize ans de vie commune, deux enfants, la situation professionnelle et personnelle au beau fixe. Un accomplissement, en somme. Une chance. Et un risque, celui de nous enliser, de ne plus évoluer, de stagner, et donc, de nous dégrader. Même si nos enfants nous stimulent et nous stimuleront encore, nous existons aussi en dehors d'eux.

Tu évolues, Éloïse. Tu assumes des désirs sexuels différents. Qui ne me concernent pas, ou pas forcément. Tu m'en parles, parce que ça ne concerne pas vraiment notre pacte, et parce que c'est notre couple.

Et ça m'affole. C'est la raison de ma prise de clavier, ce soir. J'ai besoin d'analyser, de peser, d'écrire pour pouvoir me lire et réagir. Faire réagir, aussi.

Parce que je trouve ça génial, tes envies, ce que tu fais. Ce que tu veux essayer. Ces idées avec lesquelles tu joues. Même si ça ne me concerne pas. Rationnellement, je n'ai pas de problème avec ça. Je ne me sens pas jaloux. Je sais que je ne le suis pas. Déjà testé en conditions réelles. Mais ça m'affole. Sans doute parce que je ne m'y attendais pas. Sans doute parce que finalement, je ne peux plus trop voir où on va.

Je suis jaloux. Je viens de dire que non ? Non, pas jaloux comme ça : je suis jaloux de ne pas avoir ton audace. Ce n'est pas très grave.

Je suis admiratif. Et fier. Hey, c'est la femme que j'aime. C'est la femme qui m'aime !

Je suis paniqué : je ne contrôle rien. J'ai l'habitude de contrôler.

Je suis heureux. Tu me parles de ce que tu fais, tu me fais confiance, tu es heureuse.

Je suis mort de trouille. Serai-je à la hauteur ?

Je suis impatient. L'avenir nous réserve beaucoup de choses inattendues. Inespérées ?

Je suis inquiet. Tu prends un risque, nous prenons un risque.

J'ai besoin d'être rassuré. Oui, je suis quand même un peu une petite chose fragile.

Je suis excité. On parle de sexe, d'inconnu, d'explorations, de nouveautés.

J'ai un cerveau qui me crie que tout va bien, même s'il y a quelques risques, parce que c'est bon pour toi, et c'est donc bon pour nous. Risquée, cette conclusion ? Je crois que nous sommes assez nous, ensemble, pour qu'elle soit vraie. Ma raison me dit que tout va bien, parce que c'est finalement quelque chose que j'espérais, d'une certaine façon, pour toi, pour moi, pour nous.

Mais j'ai cette boule dans le ventre, cette peur chaude qui se niche au creux de mon abdomen, qui ne hurle pas mais qui me chuchote des incohérences. De la peur, de l'incertitude. Elle se calme, doucement, parce que je la raisonne, cette bête, parce que les mots des autres s'appuient sur ma confiance en toi et sur l'amour que je te porte pour lui démontrer qu'elle a tort.

Il va me falloir un peu de temps pour apprivoiser ce tourbillon, ce vertige d'incertitudes, ces inconnues sans équation. Tu vas m'aider.

Je t'aime.

Et j'ai envie de toi.

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