Deuxième lettre

Deux jours plus tard, le 29 mars 2017, je prenais à nouveau le clavier pour t'écrire, Éloïse. Entre ces deux jours, pour autant que je me souvienne : des échanges de mails, de messages privés sur Twitter, un besoin dévorant de comprendre ce qui nous arrivait, entre terreur, excitation et incrédulité. Et très vite, une nécessité : prendre du recul pour analyser. Mais est-ce possible quand tout va si vite ? Et surtout : comment gérer quand on sait que tout va changer ?

Voilà ce que c’est que de parler. Twitter, tumblr. Des bouquins, des blogs, des conseils, ou des avis. Des témoignages. Dans tous les sens. J’en suis avide car je veux me rassurer, mais déjà, je sature. Nous n'arrêtons plus. J'en ai besoin. Et toi aussi, je crois. J'apprivoise la chaleur dans mon ventre, j'alimente ma raison. Ceci étant, je crois qu'il va falloir que nous nous posions. On me dit, on te dit que notre contrat est bancal. Qu'il ne peut pas tenir, qu'il ne peut fonctionner que si nos papillonnages ne dérangent pas nos emplois du temps. Mais… c'est bien de cela qu'il s'agit, aujourd'hui, et depuis dix ans environ. Et finalement, pour ce que nous en savons, il est peut-être resté très virtuel dans sa réalisation, ce contrat : tu ne sais pas si j'ai fait quelque chose, je ne sais pas si tu en as profité. Mais nous avons cette liberté. Nous savons qu'elle existe, et que nous lui avons posé des limites. Dans une certaine mesure, il nous évite la jalousie, toute tentation de compétition, et il nous permet de nous explorer chacun de notre côté.

Je n'ai aucune idée de ce qu'il en sera demain. De toute façon, je ne me fais pas d'illusion : nous avons deux enfants en bas âge, deux métiers qui nous prennent beaucoup de temps, et nous habitons dans un village, assez loin d'une ville digne de ce nom… Les occasions « crédibles » dans le cadre d'un mensonge par omission – notre idée est d'accepter, de bonne grâce, d'être des dupes – sont rares. Et ni toi ni moi ne savons vraiment où nous allons, ni à quelle vitesse. Nous ne nous fermons pas vraiment de porte. Sachons juste prendre notre temps. Cela fait treize ans que nous apprenons à nous aimer. Continuons.

Nous avons bouleversé nos vies en nous installant ici. En nous mariant. En restant ensemble. En choisissant nos « options » professionnelles. Plus important, en ayant nos enfants. Tous ces choix nous ont obligé à changer notre façon de nous aimer. Toux ces choix nous ont bousculés, nous ont modifiés. Ce fut parfois… compliqué. Tu te rappelles de ces mois, de ces années après notre mariage. Nous en avons parlé. Je ne regrette rien, au contraire. Le temps a passé, et nous voyons bien que nous avons fait le bon choix. Je t'aime. Tu m'aimes. Je te désire. Tu me désires. De plus en plus chaque jour, de plus en plus chaque année. Mais ces choix précédents, nous les avons fait sans y réfléchir, parce qu'ils étaient évidents. Nous les avons fait, puis nous en avons mesuré les conséquences. Même ce contrat, finalement, vécu comme une « clause de liberté » pour notre couple. Il ne suffira plus, il ne sera plus adapté ? Le temps que nous avons passé sur World of Warcraft non plus n'est plus adapté à notre vie d'aujourd'hui. Regrettons-nous le temps et l'énergie que nous y avons consacré ? Y avons-nous perdu quelque chose ? Et, finalement, avons nous choisi brusquement d'arrêter ? Pas vraiment. Les choses se sont faites naturellement.

Je crois qu'il ne s'agit que de ça : ces choses viennent naturellement.

Je suis curieux de voir ce que la vie nous réserve. Qui serons-nous, que ferons-nous dans dix ans, Éloïse ? Je n'ai pas envie de le savoir aujourd'hui, je ne suis pas impatient. Ce sera certainement très beau à voir. Tu imagines ? Nos enfants seront adolescents. Nous verrons bien. De toute façon, on s'en fout : nous y allons ensemble. Alors, à quoi donc serviraient des projets ? Écoutons ce que tous ceux qui nous ont précédé sur ces chemins peu conventionnels de l'amour ont à dire. Après tout, ces questions que nous nous posons, nous ne sommes vraiment pas les seuls, ni les premiers, à les aborder. Et il y a certainement plein de gens plus malins, plus audacieux, plus réfléchis ou plus inconscients que nous qui s'y sont frottés. Ils ont plein de choses à nous apprendre. Par contre, tu sais mon horreur des étiquettes. Je n'ai pas envie de savoir comment s'appelle ce que nous faisons, et savoir que notre contrat sera intenable sur le long terme ne m'intéresse pas beaucoup. Car cela me paraît évident. Nous trouverons une autre solution, un autre pacte. Ce seront d'abord des ajustements, des petites trahisons – nous avons déjà commencé. Tu l'as dit toi-même :

« Je crois que savoir que tu es avec un autre homme ne me dérangerait pas ».

Tu sais qu'il en est de même pour toi avec une autre femme, et même avec un autre couple. Je revis avec délice ce moment où tu m'en as parlé. C'est idiot, au fond, mais c'est comme ça. Notre pacte, notre contrat, c'est un cadre, des barrières, des gardes-fou. Tu as parfaitement su quand et dans quelles limites sortir du cadre. Il n'est, finalement, qu'une formalisation d'un simple « fais attention ». Fais attention à toi, fais attention à moi.

Je t'aime. Tu vois, tout ceci nous bouscule tellement que ces trois mots reprennent tout leur sens : je ne te dis pas simplement « je t'aime » comme je te dirais « bonjour ». Ancré dans mon bide, il y a cet amour, et cette boule de chaleur où se concentrent mes angoisses. Juste au même endroit.

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