Je t'aime

Je t'aime.

Tu m'as demandé pourquoi. Je t'ai répondu : « je ne sais pas, il faudrait que j'y réfléchisse ». Tu m'as précisé que je t'avais déjà plusieurs fois répondu cela.

Ce n'est pas une question facile. Oui, tu es belle, tu es intelligente. Tu es sexy, râleuse parfois, drôle souvent. Tendre. Mais il y a tant de femmes et d'hommes qui sont beaux, intelligents et drôles.

Je ne t'aime pas comme je t'aimais il y a treize ans. Quand je n'avais pas vingt-cinq ans. J'ai aimé ton sourire, ton corps, ton intelligence. J'ai aimé que tu me regardes et t'intéresses à moi. Et puis ? C'est tout. Enfin non : il y a aussi eu cet invraisemblable déferlement d'hormones qui a commencé par une bataille d'oreillers et s'est terminé avec nos deux corps glissants de sueur, ces étreintes dans les draps emmêlés, épuisantes, magnifiques, épiphaniques.

Je ne t'aime pas non plus seulement comme je t'aimais il y a dix ans. Dans cette triste période. La mort, le deuil, la solitude de ton cœur refermé, ma patiente obstination butée, notre accord malgré tout, cette harmonie calme et silencieuse. Nous n'avions pas trente ans, nous venions de nous marier, j'avais foi en toi, en moi, en nous surtout : l'avenir ne m'intéressait pas, chaque jour venait après le suivant, et chaque jour je t'aimais, sans y réfléchir, sans rien analyser. Je nous vivais. Je sentais que note relation était… juste. Oui, tu étais toujours belle, tu étais toujours drôle, et intelligente. Brillante. Tu ne t'en rendais pas compte, bien sûr, toi qui m'a expliqué, pour ne plus souffrir de la perte, avoir décidé de ne plus aimer. Ni moi ni personne. Ni toi-même, d'ailleurs. Je ne t'ai pas cru. J'ai attendu.

Je t'aime comme il y a treize ans, mais aussi : je t'aime comme il y a dix ans, et comme il y a cinq ans. Ou comme l'année dernière. Je t'aime parce que tu évolues et me surprends. J'adore les surprises. Tu n'es pas l’Éloïse d'il y a treize ans, ni celle d'il y a dix ans et encore moins de l'année dernière, mais la somme et la décantation de toutes ces années comme de celles qui les ont précédées. Nous nous sommes façonnés l'un l'autre et malgré tout nous arrivons à nous surprendre, comme lorsque tu as décidé d'explorer ta sexualité. Imaginais-tu cela il n'y a ne serait-ce que deux ans ? Je ne crois pas. Moi non plus. A bientôt quarante ans, que puis-je espérer de mieux qu'une femme qui chaque année devient plus belle et plus désirable, qui décide de ne pas stagner et avance d'elle-même sur des chemins que jamais je n'aurais imaginé fréquenter, qui fait confiance, réussit et se plante, sait s'appuyer sur les bonnes personnes et repart.

Je t'aime parce que nous savons nous écouter, nous attendre et nous entendre. J'ai parlé d'harmonie. Combien de fois nous sommes-nous engueulés ? Je ne m'en rappelle d'aucune. Et pourtant… les enfants, la fatigue, la jalousie, nous avons autant de raisons que d'autres de nous en remettre à la colère. Certains disent qu'une vie sans colère, c'est une vie sans passion. Je ne crois pas que nous vivions sans colère, mais je sais que nous l'utilisons, la contrôlons et la dépassons, parce que la confiance que nous nous portons nous permet de tout dire, tout assumer, parce que nous nous respectons, parce que nous faisons attention. A nous, à l'autre.

Je t'aime aussi parce que je me trouve beau dans tes yeux, parce que tu aimes te voir belle dans les miens. Pour le désir et la joie de se savoir aimé.

Je t'aime parce que tu m'impressionnes, parce que moi la grande gueule, sûre d'elle et accumulant les succès, j'ose à peine te suivre dans les chemins que tu choisis d'arpenter. Parce que tu sais faire confiance et te donner sans pour autant t'oublier, même quand de plus expérimentés que toi ont cherché à t'engluer.

Je t'aime pour tout cela, pour le toi d'il y a treize ans, pour le toi d'il y a dix et celui d'hier, et tous ceux entre eux. Parce que je suis heureux près de toi, parce que je sais qu'avec toi je n'arrive et n'arriverai pas à m'ennuyer. Parce que pour des raisons que j'ignore nous partageons cette harmonie, parce que nous avons autant d'accords que de désaccords que nous transformons en une partition que nous jouons pour nous et personne d'autre, sinon nos filles. Je t'aimais, je t'aime, je t'aimerai.

Je t'aime pour l'évidence que je ne rappelle jamais assez : tu es une belle personne.

Je t'aime parce que nous nous sommes transformés sans nous dénaturer.

Je t'aime parce que je sais que de beaux moments nous attendent, des moments dont je ne sais rien, que nous vivrons ensemble. Mais nulle impatience : demain sera aussi beau qu'hier ou aujourd'hui, avec toi, mon amour. On n'aime pas à vingt ans comme on aime à quarante ans, et sans doute pas comme à soixante. Chaque chose en son temps.

Fil des commentaires de ce billet